Regard sur l’œuvre textile de Jacotte Sibre

Regard sur l’œuvre textile de Jacotte Sibre
Augustin LE COUTOUR

Jacotte Sibre nous offre par son œuvre textile quelque chose de l’exploration et de l’errance, avec une constance et une tranquillité de grands voyageurs. Comme sortis d’une valise, ces objets sont les témoins oniriques d’un voyage, d’une rencontre ou d’un évènement– réels ou imaginaires.
Pour le costume de scène, elle a très tôt trouvé une affinité particulière avec le manteau, qu’elle poursuit tout naturellement dans ses œuvres d’installation. Il est ce qui pose un personnage, lui confère ultimement son statut. Ce qui cache ou révèle l’intérieur. Ce qui sculpte, offre une silhouette. Il nous accueille, enveloppe et protège.
Ces objets portent avec eux des présences humaines. Sous forme de mécanique articulée et motrice ou de cintres figés, les structures apparentes nous révèlent que les manteaux ont un squelette qui leur donne consistance de personnages. Ainsi les cinq Petits géants sont-ils soutenus par un fil conducteur, représentation minimale mais réelle d’une présence.

• Des passerelles.
Je connais Jacotte Sibre comme une créatrice généreuse, touche à tout et mêle tout. Il lui est naturel de créer des passerelles.
Passerelles d’abord du passé au présent. Certaines œuvres rappellent la profondeur des âges, d’autres évoquent le costume historique, comme ces Petits géants aux lignes inspirées des XVIème et XIXème siècles. D’autres encore affirment le présent avec une évidente ironie. Manteau – Igloo bleu est un trait d’union entre la culture inuit immémoriale, où l’igloo est un petit cosmos animé, et l’anorak bleu plus contemporain que possible. Il confronte – comme le fait lui-même l’art inuit contemporain – modernité et permanence, fourrure synthétique. D’autres enfin (comme le monumental Manteau dit ethnique) renient toute historicité et se placent du côté des cultures traditionnelles et primitives.
Passerelles aussi entre les cultures. Certains vêtements renvoient aux usages somptuaires et magiques d’Amérique, d’Orient ou d’Afrique, comme cet œil, œuvre quasiment ethnographique d’une pertinence remarquable. D’autres subliment la référence au costume occidental. Jacotte Sibre avoue ici une double influence : d’un côté l’exploration exotique et le métissage de sa culture à la fois occidentale et orientale ; de l’autre la grande rigueur du costume historique qu’elle connaît intimement. Le Manteau dit ethnique fait entendre dans une vingtaine de langues la notice d’utilisation d‘une machine à coudre, outil universel.
Passerelle enfin du monde du spectacle au monde réel. Ces manteaux, que l’artiste prend soin de mettre en scène dans l’espace, parlent toujours le langage de la scène et du spectacle. Eclairés en douche, parfois articulés ou sonores, ces silhouettes se présentent comme des costumes de scène, dans l’attente d’une action. Elles sont « en attitude », de façon presque chorégraphique, et semblent animées d’une intention. Certaines pièces (comme Manteau de voyage) ont été créées pour la scène, plus accessoires de jeu ou dispositifs scéniques que simples costumes.

• Un travail sur la matière
Graveur, plasticienne et costumière, Jacotte Sibre attrape chaque technique et nous les livre dans une création généreuse où la petite main est toujours présente. La marque de l’atelier est là. Elle confère aux œuvres une forme d’humilité très concrète, qui nous touche au premier regard. Elle trahit le plaisir presque primitif à se confronter tous azimuts aux matières.
Jacotte Sibre monte, agrafe, brode et tricote. Que fabrique-t-elle ? Faut-il parler de sculptures textiles, de vêtements, de costumes ou d’installations ? Tout à la fois, sans qu’aucune de ces catégories ne rende vraiment justice à ces œuvres. Car elles sont elles-mêmes à mi chemin entre le fini et l’inachevé, le mobile et le figé, le solide et le fluide, l’utile et le futile, et finalement : entre la réalité et l’irréalité. Cette œuvre produit une impression générale d’irréalité. Une forme d’aspiration au rêve et à l’immatériel.
Ces manteaux immettables nous évoquent un passage fameux du conte de Peau d’Ane. Perreau imagine que la princesse s’enferme dans sa chambre pour y enfiler ses plus belles robes, aux couleurs du temps, de la lune et du soleil. Elle ne le fait sous aucun regard, mais pour elle-même, « avec ce chagrin seul que leur trainante queue / sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler ». Ces vêtements rêvés, ces vêtements magiques, le réel ne nous permet pas de les revêtir : le plancher est toujours trop court pour la queue d’une robe de conte. Les manteaux de Jacotte Sibre sont pour moi comme les robes de Peau d’Ane : ils expriment le même désir d’irréalité. Trop larges, trop étroits, trop fragiles pour être portés autrement que par des géants, des lutins ou des fées. Alors que le Manteau blanc est flottant et immatériel comme un songe, le Manteau échappé de penderie est une forme spectrale sans consistance parfaite.
D’une pièce à l’autre, ces manteaux invitent à une réflexion sur l’immatérialité. Alors que forme et matière sont les conditions de l’existence d’un objet, ils sont souvent pure matière ou pure forme, échappant ainsi à une véritable existence : des idées de manteaux. Cette impression singulière vient d’un travail très aboutit sur la matière. Le monde du textile et du costume est naturellement porté vers cette question : le textile induit nécessairement un rapport à la matière, à la sensualité et au corps. C’est pourquoi les plus grands créateurs et certains artistes plasticiens, à l’instar de Louise Bourgeois, ont construit sur le textile leur réflexion sur la matérialité des choses.
Objets fragiles et précieux, ces œuvres sont comme des corps imaginaires ; corps dont l’image est constante. A la vue et au toucher, ils nous touchent tout simplement, par leur sensualité et leur humanité. Ces manteaux de Jacotte Sibre, manteaux immettables, sont une invitation à la suivre. Ils nous habillent de son imaginaire et de ses rêves.

Augustin LE COUTOUR

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